vendredi 11 janvier 2019

Cultiver le doute est moins fatigant que de cultiver les champs


Cultiver le doute est moins fatigant que de cultiver les champs 

Lu sur un journal néo-Fis, le commentaire d’un lecteur à propos des vœux de l’ambassadeur des Etats-Unis et de son épouse, pour Yennayer : « je les ai vus au stade du 05 juillet. Je me suis dit il y a quelque chose qui se prépare. Et effectivement, ils ont annoncé El Qods capitale de l’entité sioniste». Cela fait rire. Mais pas seulement. La séquence est le schéma exact de la pensée magique du monde dit «arabe», bien qu’il n’ait pas le monopole du soupçon radical.

La théorie du complot frappe, aujourd’hui, en effet, une partie du globe mais surtout les géographies de l’échec et de l’impuissance comme la nôtre. Cette pensée par la théorie du doute grimaçant fait des ravages chez nous, dans nos têtes, nos médias et chez nos élites. Ici, dans cet exemple, elle pousse au rire tant le raccourci est comique entre un ambassadeur qui présente ses vœux (les Anglo-saxons cultivent cette tradition en général) et la décision de Trump. Mais on y retrouve l’essentiel de cet esprit qui nous tue et tue la rationalité et le réel chez nous. Un : l’irrationalisme. Quel lien peut avoir un match de foot, un ambassadeur occidental et la décision de Trump ? Aucun, sauf dans l’esprit d’un halluciné. Et pourtant cette logique se retrouve presque partout, parfois défendue avec violences et agressions : de la certitude que la terre est plate (défendue dans une thèse universitaire à Tunis), à celle d’une brebis qui guérit du Cancer, à Relizane. Deux : se prendre pour le centre du monde. Il est signifié, ici, que Trump a mis au point une stratégie fabuleuse qui consiste à faire croire à son amitié, lors d’un match de foot, dans une ville banale comme Alger, pour prendre une décision explosive pendant qu’on regarde un pénalty. Il faut vraiment se prendre pour le nombril du monde pour le croire et pourtant des millions de chez nous le croient, croient qu’on en veut à leur religion, à leur bout de Sahara et à leurs chaussures qui n’ont jamais marché sur la Lune. Les musulmans sont, généralement, narcissiques et leurs radicaux se prennent pour le nombril du monde et les propriétaires de Dieu. Trois : la croyance que l’Occident est fourbe mais qu’il est le seul à l’être. C’est-à-dire que la main étrangère est juive, américaine, occidentale, mais jamais russe en Syrie, chinoise ou d’Arabie Saoudite. D’ailleurs si vous publiez un livre, en France, vous êtes Harki, mais quand des prêcheurs algériens sont formés, logés, habillés puis bénis, en Arabie Saoudite, puis envoyés en Algérie pour détruire l’âme de ce pays, ses calendriers et ses croyances, on appelle cela «prêcher», pas déstabiliser. Quatre : l’attentat aux distances : l’esprit du théoricien du complot à un problème avec les priorités. Il peut passer des années à s’expliquer la puissance de son adversaire et pas une seule seconde, il ne pensera à sa propre faiblesse évidente, sa colonisabilité, sa paresse. Quatre : la hiérarchie des urgences. Dans le cas du théoricien du complot, La Palestine, l’Affect, les croisades, l’Islam sont le centre du monde, tout le monde y pense sans cesse, complote contre, mais le théoricien de la grimace ne pensera jamais à améliorer son environnement, à des livres, à l’écologie, à balayer son palier d’immeuble ou à respecter le code de la route. Cinq l’Histoire. L’histoire du complotiste est pendue par les pieds. Inversée. Il croit que son sort est le crime d’un adversaire, pas sa responsabilité à lui. El Qods a été volé pendant un match, pas à cause d’une longue histoire d’halluciné, mais à cause d’une ruse de comploteurs. Le complotiste est généralement raciste, faible, assis, irrationnel, malade, incapable, comique au mieux et, au pire radical. Mais ces vices ils ne les voient jamais en lui.


Cet esprit frappe ici, dans cet exemple, un simple commentateur dans un journal islamiste, né du croisement de la génération Benbouzid et de la Réconciliation par le haut, mais il résume bien une époque. Il touche l’homme quotidien, les élites bien qu’elles s’en cachent par des fourberies, le rapport de ce monde dit «arabe» avec le reste du monde, la capacité d’analyser le réel et les causes de nos échecs et les conversations de tous les jours. C’est un cycle délirant fermé. Tout est de la faute des juifs, de la CIA, Mossad, Croisade, l’Occident et rien n’est de notre faute. Cela se décline sous la forme du victimaire au nom du colonial, du prêche antisémite religieux, la théorie des races et des cycles, le fatalisme. On cultive les doutes, pas les champs ou les récoltes, on soupçonne, on erre, on grimace et on geint. Et que se passe-t-il quand vous attirez l’attention d’un complotiste «arabe» sur sa misère immédiate ? Il cherchera en vous le harkis, le juif, l’espion, l’occidental. Jamais il ne cherchera, en lui-même, les raisons de ses échecs. Le Monde est jaloux de lui et de sa Vérité infantile. C’est sa croyance aux yeux plissées.
Jérémie est le second prophète de la religion des assis. L’imam caché de nos plaintes. .».  


Kamel Daoud

jeudi 10 janvier 2019

Le pacte Hitler-Staline | Film-documentaire | ARTE



Comment Hitler et Staline, autrefois ennemis jurés, ont-ils pu opérer, en août 1939, un rapprochement destructeur ? La chronique, captivante et détaillée, du fiasco diplomatique qui a conduit à la signature du pacte germano-soviétique, aux conséquences funestes.


lundi 7 janvier 2019

Terrorisme, raison d’État 2eme partie | ARTE


Le Seconde volet : Comment la décision américaine de s'affranchir de la convention de Genève a voué sa contre-offensive à l'échec avant même l'invasion de l'Irak, en alimentant les insurrections à venir et en contribuant à propager la violence. Hier par la légitimation de la torture, aujourd'hui avec les assassinats ciblés par drones et leurs dommages "collatéraux", cette guerre qui ne cesse de s'étendre déstabilise en profondeur l’ordre politique mondial et remet en question les valeurs sur lesquelles se sont construites nos démocraties... Comment la "guerre contre la terreur" lancée par l'administration Bush après le 11-Septembre a amplifié la menace djihadiste pour se muer en un conflit mondial qui menace le coeur même de la démocratie. Avant le 11-Septembre, quelque quatre cents personnes avaient prêté allégeance à Al-Qaïda. Seize ans plus tard, on compte des dizaines de milliers de militants djihadistes répartis sur plusieurs continents. Les attaques terroristes se sont multipliées à travers le monde, entraînant en Occident une tension des relations avec les minorités et les pays musulmans... Du mensonge délibéré qui a déclenché l'invasion de l'Irak aux "sites noirs" où les États-Unis ont pratiqué la torture, ce film documentaire décrypte les faits à l'aune du présent, pour montrer combien les concepts forgés par une administration pourtant discréditée restent plus que jamais agissants...


Terrorisme, raison d’État 1ere partie | ARTE



Ce premier volet retrace la genèse d'une "guerre" dont l'ennemi n'a jamais été défini, une zone aveugle qui a peut-être conduit les États-Unis et leurs alliés sur une voie sans retour, en les poussant à s'attaquer non seulement à Al-Qaïda, mais aussi aux États accusés de soutenir l'organisation, et en premier lieu l'Afghanistan des taliban. Dans sa méconnaissance totale du Moyen-Orient, l'administration Bush a cru pouvoir reproduire les expériences menées avec succès en Allemagne et au Japon après la Seconde Guerre mondiale en 1945... Comment la "guerre contre la terreur" lancée par l'administration Bush après le 11-Septembre a amplifié la menace djihadiste pour se muer en un conflit mondial qui menace le coeur même de la démocratie. Avant le 11-Septembre, quelque quatre cents personnes avaient prêté allégeance à Al-Qaïda. Seize ans plus tard, on compte des dizaines de milliers de militants djihadistes répartis sur plusieurs continents. Les attaques terroristes se sont multipliées à travers le monde, entraînant en Occident une tension des relations avec les minorités et les pays musulmans... Du mensonge délibéré qui a déclenché l'invasion de l'Irak aux "sites noirs" où les États-Unis ont pratiqué la torture, ce film documentaire décrypte les faits à l'aune du présent, pour montrer combien les concepts forgés par une administration pourtant discréditée restent plus que jamais agissants...




La violence, les religions, l’islam et le Coran par le Dr Moreno Al Ajamî



L'islam n’est pas le contenu plus ou moins développé du Coran, mais une suite d’interprétations et de surinterprétations du texte coranique que les aléas de l’histoire (notamment les enjeux politiques des moments abbassides et omeyyades) ont promulguées au rang de religions orthodoxes ou hétérodoxes selon le point de vue de chacun, car il existe de nombreux islams. L’on peut effectivement faire un choix interprétatif personnel en la nébuleuse des propos de l’islam.

La violence aveugle lorsqu’elle s’abat, meurtrit les êtres et les cœurs, frappe l’imaginaire et sidère les consciences. Pour autant, il est légitime tout comme urgent de s’interroger sur les causes de la violence. Violence politique, économique, sociale, écologique, morale, les formes sont multiples mais, de manière aiguë, la violence religieuse. Plus exactement, celle qui se justifie au nom de la religion et y puise sa légitimité. Que l’on soit croyant ou non, quelle que soit sa religion ou ses convictions, nous sommes tous au pied du même mur de terreur, réagir est nécessaire, comprendre plus encore. 

Quand bien même il y aurait fort à dire sur les diverses causes de l’actuelle violence, je ne suis guère qu’un exégète et un théologien. Et, si des théologiens ont fourni et fournissent encore aux feux de la guerre qui le bois qui l’huile, d’autres veulent éteindre l’incendie dont la rouge lueur des flammes est prise pour la Lumière de Dieu. 
De manière générale, l’on a coutume de dire que le monothéisme est un concept porteur en soi de violence, puisque n’admettant plus la présence des dieux de l’autre, il refuse l’altérité. Cette posture dogmatique contient potentiellement le germe de toute forme de violence à l’encontre de celui que l’on considère alors impie, au pire impur, au mieux égaré. Ce raisonnement est juste, sauf que l’on ne peut l’imputer à l’idée du monothéisme, mais bien à la constitution des religions monothéistes. Ici, le pluriel s’impose, et les trois sœurs ennemies : le judaïsme, le christianisme et l’islam, partagent en la matière les mêmes croyances. Non point quant au Dieu auquel ils croient, mais s’agissant du Peuple élu, de laNation élue ou de la Communauté élue, juifs, chrétiens et musulmans ont tous fondé, de par la Sainte-Alliance entre théologie et pouvoir, leur religion sur la suprématie de leur confession respective. 

Nous voici au cœur du problème, le fondement des luttes d’expansion des uns et des autres et la cohorte des violences et oppressions faites à l’autre, ce que l’on nomma les guerres de religion. Ce lourd bagage commun repose sur trois postulats intrinsèques à ces trois religions, à savoir : le refus de l’universalité de la foi, la prétention à l’exclusive du Salut, la non-reconnaissance de la pluralité des religions et des croyances. Plus précisément, car je ne cherche pas à faire là le procès des religions, mais parce que je suis musulman, je traiterai de l’islam. Cet objet toujours étranger à nos yeux d’Occidentaux, mais qui ces dernières décennies, et plus encore depuis les événements récents, a été projeté sur le devant de la scène, là où maintenant l’horreur le dispute à l’incompréhension. Or, la peur et l’incompréhension ne peuvent qu’enfanter la haine. 

Quant à l’islam donc, le refus de l’universalité de la foi, premier des trois ingrédients toxiques que nous avons identifiés, est une croyance sûre, une certitude qui porte à bout de bras la foi des musulmans. Mais croire que sa propre foi est seule à être vraie a pour corollaire que la foi de l’autre ne peut l’être ; ce dont l’islam, à l’instar du judaïsme et du christianisme, ne doute pas. 

Par voie de conséquence, la prétention à l’exclusive du Salut devient un dogme aussi cohérent que nécessaire : en dehors de moi point de Salut. Si seule ma foi est juste, Dieu ne peut accorder son Salut en l’au-delà qu’à ceux qui la partagent. 

Tout aussi logiquement, la non-reconnaissance de la pluralité des religions et des croyances est alors une évidence. Ma foi étant celle de l’islam, et l’islam étant la religion qui l’exprime, les autres religions ou croyances ne peuvent que représenter une foi égarée et sont donc en matière de vérité nulles et non avenues.

Comment briser ce cercle herméneutique mortel ? 

Il faut et il suffit qu’un des éléments de ce credo soit invalidé. Je ne dis pas rejeté, car cela relève de la bonne intention de chacun, et tous les discours des âmes bien pensantes ne sauraient avoir en islam de valeur. Seules les sources scripturaires y font autorité, et si ce sont les textes de l’islam qui ont sécrété cette croyance mortifère, alors, pour ceux qui s’interrogent quant à leur rapport avec cette religion, la leur ou pas, ne reste que la question décisive : qu’en dit le Coran ? Pourquoi le Coran ? Parce qu’il est l’ultime arbitre des musulmans, et donc l’aune à laquelle les non-musulmans doivent juger, non pas l’islam, mais les musulmans. Or, en la matière, le propos du Coran n’est pas celui de l’islam. Pour preuve, nous examinerons quelques énoncés coraniques quant aux trois constituants que nous avons mis en cause. 

  • Concernant le refus de l’universalité de la foi, le Coran dit : « Quiconque abandonne entièrement son être à Dieu, tout en étant bienfaisant, aura sa récompense auprès de son Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. » S2.V112. Le message est explicite, la foi est universelle, elle concerne l’Homme. 
     
  • Corollairement, les religions ne sont que des expressions diverses de ladite foi « …à chacun d'entre vous, Nous avons assigné une voie générale et un chemin spécifique et, si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une unique Communauté [religieuse]… » Ceci suppose obligatoirement que toutes les religions monothéistes aient même grâce aux yeux de Dieu, le même verset le précise : « …Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une Communauté religieuse unique, mais c’est afin de vous éprouver en ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournez tous ensemble, et Il vous informera quant à ce sur quoi vous divergiez. » S5.V48. Notons que la finalité spirituelle de cette pluralité est « rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournez tous ».
     
  • Universalité de la foi et égalité de ces religions forment ainsi un système théologique cohérent, aussi lisons-nous : « En vérité, ceux qui croient : les judaïsés, les chrétiens et les sabéens – qui croit en Dieu et au Jour Dernier et œuvrent en bien – ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. » S2.V62. En ce verset, le Salut divin n’est pas l’apanage de certains au détriment des autres, les seuls critères pour l’obtenir sont : croire en Dieu et agir en bien. 
     
  • Le message du Coran concernant les trois prétentions que nous avons identifiées n’a rien de commun avec ce que l’islam – en tant que construction théologique et historique datée – soutient. L’islam, mais aussi les deux autres grandes religions monothéistes, et par anticipation le Coran le leur rappelle : « Ce ne sont point vos désirs [vous musulmans] ni ceux des Gens du Livre [les juifs et les chrétiens principalement] mais quiconque œuvre en mal en sera rétribué et il ne trouvera pour lui en dehors de Dieu ni allié ni secoureur, et qui œuvre en bien, homme ou femme, en étant croyant, ceux-là entreront au Paradis et ne seront en rien lésés.» S4.V123-125.

C’est pleinement inscrit dans ce contexte textuel dense que se comprend le célèbre propos coranique : « Point de contrainte en religion », S2.V256, en lequel le terme dîn/religion peut au demeurant tout aussi bien signifier foi.


Par ailleurs, nous avons mentionné en introduction la notion de "Communauté élue", les musulmans donc, que le Coran qualifierait de « meilleure communauté suscitée parmi les hommes ». Ceci serait effectivement en contradiction avec l’ensemble des postulats coraniques que nous venons succinctement d’évoquer. De manière caractéristique, nous avons là le parfait exemple d’une manipulation exégétique du Coran, car le verset ainsi mis au service du point de vue de l’islam dit précisément : « Vous étiez la meilleure communauté suscitée parmi les hommes, vous ordonniez le bien et condamniez le blâmable et vous croyiez en Dieu. Si les Gens du Livre croyaient vraiment, cela serait meilleur pour eux, il y a parmi eux des croyants et nombre de déviants. » S3.V110. À l’évidence, ce verset parle des juifs et des chrétiens et les appelle à revenir à la voie droite qui avait fait d’eux la meilleure communauté de croyants ! Peu avant dans cette sourate, ce rappel est aussi adressé aux musulmans : « Qu’il y ait parmi vous une communauté qui appelle au bien et condamne le blâmable, car ce sont eux les bienheureux », v104. Ce sont donc en réalité selon le Coran les croyants de ces trois religions qui sont invités à agir vertueusement au nom de leur foi en Dieu, telle est leur égalité et aucun ne forme une quelconque communauté élue. Au final, le message du Coran invite tous les croyants à revenir à la notion d’un Dieu Unique et à abandonner l’erreur de toutes les religions pour lesquelles Il est seulement et uniquement leur Dieu. 

Nous l’aurons constaté, sur des points aussi essentiels, le Coran n’est pas l’islam, la confusion herméneutique règne et il y a loin de la coupe aux lèvres. Le Dieu de l’islam n’est pas le Dieu du Coran. L’islam n’est pas le contenu plus ou moins développé du Coran, mais une suite d’interprétations et de surinterprétations du texte coranique que les aléas de l’histoire (notamment les enjeux politiques des moments abbassides et omeyyades) ont promulguées au rang de religions orthodoxes ou hétérodoxes selon le point de vue de chacun, car il existe de nombreux islams. L’on peut effectivement faire un choix interprétatif personnel en la nébuleuse des propos de l’islam. C’est une première solution, il y a un islam de tempérance, de miséricorde, de tolérance, un islam spirituel, un islam rituel, un islam des lumières, un islam de guerre, un islam de patience et un islam de violence. Mais face à ces barbares nihilistes qui massacrent et nous massacrent au nom de l’islam, il ne peut que demeurer un espace de doute. Une zone d’ombre qui taraude la conscience des musulmans refusant cette horreur, sans pour autant pouvoir se prouver et prouver que leur religion en quelques de ses méandres textuels ne fournisse pas d’argument à ces légions de criminels. Afin de crever l’abcès qui les gangrène, les musulmans doivent parcourir le chemin qui les amènera à une relation au monde, aux autres, purgée de ce doux poison qui bu jusqu’à la lie provoquera dans d’effroyables affres la mort de leur religion comme celle des autres. Et, pour ce faire, l’ultime recours est donc bien le Coran qui sur ces points diffère radicalement. Rappelons-le, pour le Coran il n’y a pas d’élection divine, pas d’exclusive du Salut, et la pluralité des religions et des croyances n’a pour autre finalité que d’encourager toutes les sensibilités humaines à adorer Dieu et à agir en bien.
Dr. C. A. Moreno, dit Al Ajamî ; Médecin, exégète et théologien.

dimanche 6 janvier 2019

La littérature amazighe lauréate du prix Nobel de littérature !



Peut-on imaginer, dans les jours qui viennent, la sacralisation littéraire universelle suivante : la littérature amazighe lauréate du le prix Nobel de littérature?
Rien n’est impossible pour les enfants de Tamazgha dont la culture est leur sang et l’art est leur oxygène et la terre est leur tombe et honneur. Plutôt tout ce qui se réalise au profit de cette littérature ancestrale et combattante, par la nouvelle génération d’écrivaines et écrivains est dans le bon sens. Il est un bon signe pour sacralisation pareille.
La littérature amazighe se modernise, de plus en plus, se libère des clichés folkloriques, et de plus en plus se forge esthétiquement dans les questions philosophiques hantées par la lutte pour les droits de l’homme et des peuples et par le plaidoyer littéraire pour les valeurs humaines universelles.
Lire la poésie mystique du poète et chanteur Lounis Aït Menguellet nous rappelle la sagesse des grands noms de la poésie universelle, à l’image de Tagore, de Bob Dillan, de Omar Khayyâm, Saint-Jean Perse, d’El-Halladj…
Lire la poésie engagée, lucide et visionnaire de Matoub Lounès nous rappelle celle d’Aragon, de Pablo Neruda, de Lorca, de Rimbaud ou de Breyten Breytenbach.
Il n’y a pas de langues grandes et d’autres petites. Tamazight que porte haut la poésie d’Aït Menguellet ou celle de Si Mohand Ou Mhand est une grande langue. Toute langue est belle par sa littérature renouvelée d’abord et par ses femmes et ses hommes qui la portent dans leur quotidien et dans leur cœur, sans divinisation aucune.
Tamazight qui est capable d’accueillir, en traduction, les grands textes littéraires de l’humanité tels Le vieil homme et la mer d’Hemingway, Roméo et Juliette de Shakespeare, Roubaiyyat (les quatrains) de Khayyâm, le Prophète de Khalil Gibran, L’étranger de Camus… est une grande langue. Cette la langue qui porte, en traduction, les textes sacrés tels Le Coran et la Bible est capable de nous surprendre. Tamazight a réalisé tout cela et plus, seulement en ces deux dernières décennies.
Pourquoi la littérature algérienne francophone, symbolisée par ses géants génies à l’image de Katab Yacine, Assia Djebar, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Rachid Boudjedra et d’autres, n’a pas pu décrocher le prix Nobel de littérature ?
Je n’aime pas la théorie du
complot !
Certes, notre littérature en français renferme des chefs-d’œuvre tels Nedjma de Kateb Yacine, Habel de Mohammed Dib, Le sommeil du juste de Mouloud Mammeri, L’amour, Fantasia de Assia Djebar, L’escargot entêté de Rachid Boudjedra… pour ne citer que ces quelques titres. Mais dans l’ensemble, cette littérature est restée partiellement, à mon sens, une littérature locale influencée par les traditions de l’école littéraire française. Avec tout ce qu’elle a eu de succès, elle est demeurée une littérature enfermée dans un nationalisme restreint prédominé par la philosophie des conflits des années cinquante.
Pourquoi la littérature algérienne arabophone représentée par des écrivains à l’image de Abdelhamid Benhedouga ou de Tahar Ouettar n’a pas eu, elle aussi, la chance de rapporter un tel prix universel de littérature ?
Bien qu’elle ait produit de beaux textes, tels Noce de mulet de Ouettar ou El-Djazia et les derviches de Benhedouga ou encore Mémoires de la chair d’Ahlam Mosteghanemi, cette littérature arabophone en Algérie est marquée par la reproduction esthétique calquée ou presque sur les traditions de la littérature du Machreq, dans sa forme littéraire et dans son conservatisme idéologique. Cette littérature, je ne généralise pas, manque d’aventure philosophique, de renouvellement esthétique et de courage intellectuel. Certes, il existe une nouvelle génération d’écrivains romanciers qui, petit à petit, se libère de cette hégémonie littéraire machrékienne.
Et dans ces deux cas littéraires, en français comme en arabe scolaire, cette littérature n’est qu’une forme de traduction. Ni le français ni l’arabe scolaire ne sont langues maternelles en Algérie. Inconsciemment, cette littérature est faite d’abord dans une autre langue absente et sans traces. Et cette langue absente ou bannie n’est autre que la langue amazighe ou la darija, le dialecte. L’écrivain algérien pense et rêve en algérien (en tamazight ou en darija) et écrit en français ou en arabe scolaire !
Les deux langues vivantes en Algérie sont tamazight et la darija, les autres sont des langues étrangères. Certes ces dernières sont porteuses d’une ouverture sur le monde et d’une culture humaine pour les élites locales.
Pour ces raisons psychosociologiques et linguistiques peut-être, les littératures algériennes francophone et arabophone n’ont pas pu décrocher cette sacralisation littéraire universelle qui est le prix Nobel de littérature.
De l’autre côté, la littérature amazighe est une expérience littéraire cohérente avec son environnement linguistique, sociétal et historique. Une littérature qui ne se fait pas dans la traduction et ne passe pas par la traduction. C’est la première littérature écrite dans la langue maternelle.
Le lait maternel est fusionné avec l’encre de la création.
Cette nouvelle littérature amazighe vit une progression exceptionnelle dans la production textuelle narrative et poétique, libre du folklorisme et de la folklorisation. Une littérature qui de plus en plus questionne philosophiquement l’identité et l’avenir : le moi qui n’est que l’autre face d’autrui.
Seule cette littérature amazighe d’Afrique du Nord échappe, grâce à cette relation fusionnelle entre la langue-mère et la langue-écrivaine, à l’aliénation.
Malgré la pénible souffrance politique, culturelle et pédagogique et même religieuse qu’a endurée la langue amazighe, cette dernière, grâce à la détermination et à la résistance de ses écrivains, ses artistes, ses femmes et ses hommes, a pu surmonter et vaincre toutes les colonisations successives : les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Ottomans, les Français. Elle a survécu. Elle vit.
Cette dure et unique épreuve historique qu’a connue tamazight est une leçon immortelle pour les écrivains s’exprimant dans cette langue. Une leçon portée dans leur texte en guise de plaidoyer artistique pour la défense des valeurs humaines : la liberté, la femme, l’égalité des sexes, la diversité et la laïcité. Et c’est pour cela qu’une sacralisation littéraire universelle de la littérature amazighe par le prix Nobel de littérature, dans quelques années prochaines, n’est pas exclue.
A. Z.
aminzaoui@yahoo.fr
Lire dans Liberté  du 05/01/2019

jeudi 3 janvier 2019

L’Islam footballesque ! Par Amin Zaoui


Sur les murs de beaucoup de facebookistes, tous niveaux intellectuels confondus, universitaires, journalistes, politiciens,  écrivains,  artistes, citoyens inconnus,  les  photos des stars de foot en situation de prosternation sur la pelouse des stades, sont placardées ! Accompagnées de commentaires aussi xénophobes que haineux. Dr Assia Moussei, médecin et éditrice, choquée par les propos  de son neveu d’à peine quatre ans à propos de ses joueurs vénérés, a rapporté sur son mur de Facebook un dialogue, en guise d’échange entre elle et ce petit garçon,  dont le contenu est fort symbolique. Il reflète un périlleux imaginaire en gestation. Avec un enchantement inachevé, dans un langage entre diable et ange, le neveu témoigne qu’il est fan fou de Ronaldo. Mais, avec une profonde tristesse, l’enfant, et sur un ton de désolation, complète son émerveillement incomplet par cette expression : mais dommage   que Ronaldo ne soit pas musulman. Puis sur un ton un peu ressuscité, le bambin rajoute, comme pour ne pas tromper son amour : mais … Ronaldo ne tardera pas à embrasser l’Islam. Il le fera, tôt ou tard ! Et dès qu’il a commencé à parler  de sa deuxième star encensée, le joueur germano-turc Özil, comme sur un nuage, une lumière de fierté s’est dégagée de ses yeux : Ah Özil, celui-ci est musulman ! Consolation ! Dans l’imaginaire de ce petit gamin, proie de la culture des barrières et des rejets, le monde est divisé en deux blocs inconciliables : d’un côté se positionne le bloc des musulmans et de l’autre le bloc des non-musulmans. Et ceci dit : le bloc des bons n’est que celui des musulmans. L’autre bloc est réservé aux méchants,  les non-musulmans. Cet imaginaire renforce la haine, alimente les violences et enracine chez la nouvelle génération l’envie de partir dans des guerres atroces, dites guerre du djihad, guerre sainte. Notre génération imaginait le monde autrement : nous adorions le leader palestinien Georges Habache, lui qui était chrétien et nous refusions Anouar Sadate, surnommé par les médias  égyptiens : le pieux président   (raïs el mouemine). Notre génération acceptait les idées de Georges Hawi, qui fut chrétien et communiste, et respectait en même temps les orientations idéologiques de Abdelfattah Ismaïl, le musulman yéménite. A une époque éclairée, quelques intellectuels égyptiens, en respect aux recherches scientifiques réalisés par Georgi Zidane sur l’histoire de la civilisation musulmane, ont introduit une requête auprès de la direction d’El Azhar demandant d’intégrer ce chercheur  chrétien dans le corps des enseignants azhariens. Sollicitation refusée par le président d’El Azhar. Notre génération honorait l’écrivain marocain Edmond Amran El Maleh, lui qui fut juif, et de l’autre côté estimait les écrits du penseur et linguiste libanais cheikh Sobhi Assalah.
Nous célébrions l’âme, le courage et le sacrifice du  chahid Ahmed Zabana et sur un pied d’égalité nous commémorions l’autre chahid Fernand Iveton, deux condamnés à mort, deux guillotinés par l’armée coloniale. Un musulman et un juif. Notre génération lisait  sans discrimination aucune les écrits de Taha Hussein, Victor Hugo, Georgi Zidane, Balzac, Khalil Gibran, Neruda, Nizar Kabbani, Abdel Wahab el Beyati, Baudelaire, Elias Hawi, Jean Amrouche et d’autres… et nous aimions leurs livres sans se demander sur l’appartenance d’un auteur à telle ou telle  religion ou sous-religion (sunna, chiaa, druz, etc.) Nous écoutions les chansons de Leïla Mourad, cheikha Remiti, Reinette l’Oranaise, Faïrouz, Oum Kalthoum, Fadila Dziriya  et d’autres sans demander leur appartenance religieuse, leur pays, leur race (je n’aime pas ce mot) ou la couleur de leurs yeux. Le monde à nos yeux était partagé entre d’un côté ceux qui  prenaient la défense de la liberté et des opprimés de la terre, et de l’autre ceux qui protégeaient les avantages des colonisateurs et des dictateurs. Aux yeux de notre génération, le monde était partagé entre celui qui est aux côtés des pauvres et celui qui se rangeait du côté des riches. El la religion, pour nous, détenait  une place individuelle et spirituelle, qu’importe la religion. Le monde était vaste et la religion n’était pas footballesque !

Amin Zaoui 
 Liberté du 30/10/2014

mercredi 2 janvier 2019

MOHAMMED ARKOUN : L'IMPENSÉ DANS L'ISLAM CONTEMPORAIN


Entretien avec le philosophe, professeur à la Sorbonne, qui développe une critique interne de l'islam par rapport aux propres principes et valeurs que celui-ci proclame.
Mohamed Arkoun, philosophe, historien, est né en Kabylie à Taourirt-Mimoun en 1928. Il a publié de très nombreux ouvrages dont l'Humanisme arabe au Xe siècle (1982, Vrin), Lectures du Coran (1982, Maisonneuve et Larose), Pour une critique de la raison islamique (1984, Maisonneuve et Larose), l'Islam, morale et politique (1986, Desclée de Brouwer/Unesco), la Pensée arabe (1991, PUF, Que sais-je ?). Il continue de développer, de façon éminemment créatrice, une critique interne de l'islam par rapport à ses propres principes et valeurs.
Professeur émérite d'histoire de la pensée islamique à la Sorbonne (Paris-III), vous avez développé une discipline nouvelle : l'" islamologie appliquée ", et ce dans diverses universités d'Europe et des États-Unis. De quoi s'agit-il ?
Mohamed Arkoun. La notion d'" islamologie appliquée " s'est imposée à moi après l'indépendance de l'Algérie, au moment précis où les Algériens convoquaient l'islam, comme religion et comme culture, en vue de reconstruire la personnalité arabo-islamique détruite par le colonialisme. Cette manière de voir les choses et d'imposer une politique, dans un pays comme l'Algérie, ne tenait absolument pas compte de la réalité historique de cette jeune nation, ni du Maghreb, ni d'autre part de l'histoire de l'islam et de la pensée islamique. Cette dernière ne s'est pas développée de façon continue, depuis sa première émergence au VIIe siècle et jusqu'au XXe siècle. Il y a eu une rupture à l'intérieur de la pensée islamique, depuis le XIIIe siècle, et ce bien avant l'intervention du colonisateur. La plupart des musulmans refusent aujourd'hui de regarder l'histoire dans son développement ample et de tenir compte de cette interruption. Il y a pourtant eu, au Xe siècle, une dimension intellectuelle, représentée en particulier par la philosophie, qui a permis l'épanouissement d'un humanisme, c'est-à-dire d'un regard totalement ouvert sur les cultures présentes au Proche-Orient, étudiées sans aucun complexe, et sans que l'islam comme religion y apporte une seule restriction. En tant qu'historien et philosophe, je ne pouvais accepter, cette opposition idéologique entre un colonialisme qui a pulvérisé la personnalité arabo-islamique de l'Algérie, et une personnalité qui pose justement, pour l'ensemble des pays musulmans, des problèmes de relecture historique et critique de l'islam comme religion, comme tradition de pensée, interférant avec la notion même d'identité nationale. L'" islamologie appliquée " consiste à prendre en charge les problèmes de la cité tels qu'ils se posaient après les indépendances : problèmes pratiques qui recevaient des solutions d'une classe politique refusant toute prise en charge de l'histoire de l'islam et de la culture arabe, d'une part, et aussi, d'autre part, des réalités sociologiques et anthropologiques de l'Algérie et du Maghreb. L'" islamologie appliquée " s'est avérée très féconde. Grâce à elle, nous pouvons aujourd'hui analyser - autrement que le font les sciences politiques - le type de discours qui se développe, aussi bien du côté musulman que du côté occidental, pour parler d'une guerre dont on veut totalement gommer ou transformer la genèse historique et la programmation politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'" islamologie appliquée " est une recherche scientifique qui écoute et qui observe les manipulations, par les acteurs sociaux, des éléments disponibles d'une culture et d'une histoire pour les approprier à des volontés politiques idéologiques et non pas pour essayer d'éclairer le rapport d'un pays à son passé, à son anthropologie, à ses réalités effectives. Il s'agit en somme de " clarifier le passé pour construire le futur " (1). Je suis sur le point de publier un livre en anglais qui porte en titre : l'Impensé dans la pensée islamique contemporaine. J'y analyse le discours islamique actuel et j'y détecte des problèmes que l'on refuse de penser pour des raisons politiques ou faussement religieuses.
Deux ans après la publication de votre thèse sur l'Humanisme arabe du Xe siècle (1982), vous donnez à lire Pour une critique de la raison islamique. S'agit-il d'une préoccupation différente ?
Mohamed Arkoun. La période humaniste consistait justement dans la prise en charge critique de la polis, la cité politique à la manière grecque et de la religion elle-même. Je n'ai fait qu'élargir, dans un contexte de modernité, l'attitude intellectuelle qui caractérise précisément l'humanisme arabe du Xe siècle. C'est la pensée d'expression arabe de cette époque qui a interprété le religieux dans les catégories de la philosophie. Au Xe siècle, le philosophe Al Hamiri a pensé le religieux exactement comme Kant a défini la religion dans les limites de la raison. Il a appliqué la démarche logocentriste du logos aristotélicien pour définir la religion et la vérité religieuse. Son travail est d'une grande audace intellectuelle, et il se différencie de la manière dont les théologiens et les juristes ont abordé la religion, le Coran, et la charia (loi religieuse musulmane). Aujourd'hui, le discours de Ben Laden, des islamistes et des politologues est construit sans référence philosophique aucune ; il consiste à dire : voilà ce qu'est l'islam et comment l'islam pense. Pourtant, au Xè siècle, le philosophe Taw Hidi - qui est un intellectuel révolté - écrivait deux pamphlets contre deux Grands vizirs. Al Hamiri et Taw Hidi sont deux exemples de penseurs qui pratiquaient la critique philosophique. Tandis qu'aujourd'hui, pour faire la critique de la raison islamique, on est devant un vide qui s'étend du XIIIè siècle jusqu'à nos jours. L'opinion musulmane - qui n'a plus à se mettre sous la dent qu'un discours islamiste politique - ne reçoit pas cette critique. Il s'agit là d'un constat historique extrêmement alarmant quant à l'état actuel de la pensée islamique.
Dès 1970, vous avez publié une traduction du Coran, réédité par Flammarion en poche en 1991. Personnellement, j'ai dit dans ces colonnes ce qui me séduisait dans la traduction " éclairée " de Jacques Berque. Mais je n'ignore pas que le musulman est " théologiquement habilité au libre examen des Écritures sacrées ". Comment vous situez-vous ? 
Mohamed Arkoun. Jacques Berque se place d'un point de vue rationnel extérieur à l'islam. En ce qui me concerne, je récuse toute manipulation des textes religieux à des fins idéologiques. Tout ce qui appartient à l'islam a été étatisé par des États qui n'autorisent pas le débat. Moi, je me situe d'un point de vue interne à l'islam : j'ai la préoccupation de restaurer notre compréhension du phénomène religieux comme un phénomène universel. J'entends restaurer cette vérité historique selon laquelle les religions ont inspiré, orienté, et enrichi la créativité culturelle, quelle que soit la tradition à laquelle on se réfère. Je donne la possibilité d'entrer dans la religion par la culture et non pas nécessairement par le catéchisme. Les croyants ont bien sûr le droit d'entrer dans la religion par le catéchisme. Mais, en militant pour cette approche des religions par leurs dimensions culturelles, j'ai le sentiment de contribuer à la construction d'un espace civique moderne - pas seulement pour une religion mais pour des religions. Je suis persuadé que cela peut enrichir notre réflexion sur la politique, notre réflexion philosophique sur les conditions de production du sens dans les sociétés, et sur la critique de ce que les sociétés appellent " les valeurs ". Nietzsche nous a appris à nous interroger sur les valeurs. Et Marx, à sa façon, a également soulevé ce problème. Il faut prendre en charge de façon critique la prétention des religions d'aujourd'hui à dire le droit dans les sociétés. À commencer par l'islam politique. Il importe de combler les décalages historiques et de parler autrement qu'on ne le fait des cultures, de façon à ne pas déclencher des irritations et des revendications identitaires. En réalité, l'islam est théologiquement protestant, puisque le musulman est libre dans son rapport à Dieu, et politiquement catholique, dans la mesure où, depuis les Umayyades, l'État - c'est-à-dire le pouvoir politique - a confisqué cette liberté propre à l'islam de se constituer en sphère autonome du spirituel.
J'ai cru comprendre que la sourate 9 (Le repentir ou la dénonciation) et la sourate 18 (La Caverne), avaient eu une grande importance dans votre parcours. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?
Mohamed Arkoun. La sourate de La Caverne contient trois contes très anciens : le roman d'Alexandre, la légende des Dormants d'Éphèse (qui se réfère à la persécution des chrétiens sous Dioclétien), et la légende de Guil Lamech. Nous avons là rassemblé toute une symbolique religieuse sous forme d'une littérature commune à l'imaginaire du Proche-Orient ancien. Cela met en évidence le misérabilisme intellectuel de ceux qui séparent le Coran de la Bible et de l'Évangile, avec des catégorisations théologiques, alors qu'il s'agit de références culturelles communes. Quant à la sourate 9, c'est elle qui m'a fait réfléchir sur ce que j'appelle le " triangle anthropologique ". Je suis en train d'écrire là-dessus un livre qui s'appellera : Violence, sacré, et vérité : lectures de la sourate 9. Elle ouvre pour moi des horizons formidables.
Les deux premiers termes ne sont-ils pas empruntés au philosophe René Girard, dont l'ouvrage la Violence et le Sacré est prolongé aujourd'hui par une prise de parti contre le relativisme qui mine les pensées contemporaines, par son incapacité à saisir la violence mimétique à la racine de tout ordre symbolique (2) ?
Mohamed Arkoun. Le livre de René Girard auquel vous faites allusion a eu beaucoup d'influence sur la réflexion anthropologique à propos de la violence et du sacré. Il met en valeur la rivalité mimétique qui existe au sujet des biens symboliques dans une société. Il faut savoir que c'est par les biens symboliques qu'on obtient les légitimations de l'ordre politique, de l'ordre éthique, de l'ordre intellectuel. Personnellement, j'ai essayé de montrer qu'elle est aussi liée à la manière de comprendre et de faire fonctionner la vérité religieuse. Si cette dernière est présentée comme une vérité absolue, intangible, immuable, parce qu'elle est la vérité de la parole de Dieu qui a révélé aux hommes la loi et la connaissance justes, elle entraîne l'exclusion des autres qui ne participent pas à cette définition de la vérité. Pendant longtemps, les chrétiens ont enseigné qu'en dehors de l'Église il n'y avait pas de salut. De la même façon, les musulmans ont dit : en dehors de l'islam - dernière version de la vérité religieuse - il n'y a point de salut. Celui qui vit selon la vérité de la parole de Dieu peut sans doute devenir un saint, mais la vérité ainsi comprise entraîne nécessairement des réactions de violence si quelqu'un vient et tente de relativiser tant soit peu cette vérité ou même de l'attaquer franchement et de dire : ce n'est pas une vérité. Il y a donc pour moi un cycle de la violence, du sacré et de la vérité. Il y a là une tentative d'explication qui s'étend au-delà des religions. La vérité marxiste, telle qu'elle a été instrumentalisée par le Parti communiste en Union soviétique, a fonctionné aussi de cette façon-là et a généré des violences que nous connaissons très bien. Ce " triangle anthropologique ", comme je l'appelle, permet donc de rendre compte de la violence religieuse, mais aussi de la violence dans les idéologies modernes laïques. Nous, modernes et laïques, devons cesser de regarder les religions comme seules responsables de la violence liée au fanatisme religieux. Il y a aussi un fanatisme politique et laïque. Même la vérité qui s'habille de philosophie peut dégénérer en vérité violente, source de violences, de persécutions et de condamnations de toutes sortes. Cela oblige la raison moderne laïque, comme la raison religieuse, à reprendre le travail sur ce qu'il faut appeler la violence dans la société, le sacré dans la société, la vérité politique ou religieuse. Le " djihad " n'est pas du tout une particularité de l'islam. C'est lié au fonctionnement même du concept de vérité. Par ma critique, je veux amener la raison contemporaine à réfléchir autrement qu'elle ne le fait sur des ensembles culturels, et non pas en opposant une culture occidentale aux autres cultures qui ne seraient pas modernes ni évoluées (3).
Entretien réalisé par Arnaud Spire
Publié dans L'Humanité

De la nécessité de lutter contre les islamistes et de ne pas les croire



Les islamistes peuvent-ils jouer le jeu de la démocratie ? Non. Il ne faut pas se raconter des histoires, ni les écouter. Les islamistes peuvent épouser la démocratie mais dans le cadre polygame de leurs croyances : elle sera assise à côté du féodalisme, du salafisme et du totalitarisme. Ils peuvent l'utiliser mais comme une chamelle pas comme une favorite. Il ne s'agit pas d'une hypocrisie mais d'un fondement : l'islamisme est un totalitarisme. Il vise la fin de l'histoire, le Califat universel, l'utopie et l'utopie est la seconde raison, après la religion, qui a tué le plus d'humains, par des humains. Au Pouvoir depuis à peine quelques mois, les gens d'Ennahda en Tunisie montrent déjà leur nature : contrôle, abus, vision hégémonique, tendance au contrôle total, refus de l'autre et gentillesse avec les émirats minuscules des salafistes dans les villages et les quartiers. 
- Les islamistes sont le dernier colis piégé laissé par nos dictateurs en débandade : formés aux écoles des régimes conservateurs, choyés, combattus et donc légitimés, séduits, associés. Et quand le dictateur tombe, ils sont les premiers à se relever pour lui succéder. Les dictateurs, comme l'a écrit le chroniqueur, ne laissent pas après eux des citoyens mais des croyants en colère. Un combat s'annonce donc : celui contre ces voleurs de printemps. Ils n'ont pas raison, ne parlent pas à Dieu à la place de chacun de nous et ne peuvent pas gouverner au nom de la vérité tant qu'ils sont aussi mortels que nous. Il s'agit de rappeler partout que les mosquées ne sont pas des usines, que la terre est pour le travail et pas pour les ablutions et qu'aucun homme n'a la procuration de Dieu pour gouverner en son nom. Il s'agit d'expliquer partout, autour de soi, que les islamistes mangent, vont aux toilettes, ont des désirs et des envies et des tentations et des faiblesses comme chacun. Il s'agit de sauver nos enfants de leurs écoles et d'expliquer, patiemment, la liberté et la souveraineté de l'individu et de ne jamais se sentir coupable sous leurs yeux et leurs fatwas et leurs hurlements, ni reculer devant leur insolence et leurs interprétations. 
- Les islamistes ne croient pas à l'alternance au pouvoir, car ils estiment avoir raison. Ils ne jugent pas les autres sur leurs programmes mais sur le critère de la « Vérité ». Les islamistes ne lâcheront jamais le Pouvoir, car ils estiment que c'est Dieu qui le leur a donné. 
- Les islamistes n'admettent pas l'opposition, car ils la voient à travers le filtre de l'Absolu : tout opposant est un opposant aux volontés de Dieu. 
- Les islamistes ne peuvent pas résoudre les problèmes économiques : leur vision est morale, émotionnelle, visant un logement pour tous, le gazon pour tous, les bananes pour tous et la richesse pour tous mais après la mort. Au paradis. Pas ici. 
- Les islamistes ne peuvent pas admettre leurs torts, car c'est Dieu qui agit par eux, selon eux. 
- Ils ne peuvent pas respecter la liberté, car c'est une femme non voilée. 
- Les islamistes sont populistes et le populisme est un plat qui ne se mange ni froid ni chaud, car c'est une assiette vide avec une bouche pleine. 
- Les islamistes ne visent pas l'histoire mais sa fin. Ce sont des messianiques : leur but c'est la fin, pas le début. 
- Ce qu'il faut faire c'est donc constamment rappeler qu'il ne s'agit que d'hommes comme nous tous. Le rappeler dans les villages et les quartiers et les familles et les cafés. Aux chômeurs comme aux attristés et aux femmes qui ont peur de leurs propres corps. Ce qu'il faut c'est ne pas culpabiliser, ni baisser les yeux, ni se cacher, ni changer ses mœurs pour plaire à leur fatwa, ni reculer, pas d'un seul centimètre et sur le plus petit détail de sa vie quotidienne. Ni se sentir amoindri dans son humanité et sa nationalité par leur masse morte et leur nombre. Car s'ils étaient aussi forts, ils auraient fabriqué le printemps arabe au lieu de le voler sur les étalages. 
Kamel Daoud / Janvier 2012.